Togo : Les pêcheurs artisans crient leur détresse

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Au Togo, la pêche est quasi exclusivement artisanale. Malgré cela, le secteur manque de soutien et les acteurs se sentent délaissés et beaucoup moins soutenus comme le sont les agriculteurs. Ils crient leur détresse. 

Le quai du port de pêche de Lomé a tout d’une zone de confinement élevé. C’est un mouchoir de poche d’à peine 45 mètres de large, où se tiennent des centaines de pirogues. Juste à côté, le marché au poisson où exercent au quotidien pas moins d’un millier de femmes. Ici, pêcheurs, mareyeuses, revendeuses de poisson, mais aussi marchands ambulants, acheteurs, etc., se marchent dessus. Chaque jour, les mêmes peines, les mêmes plaintes.

Il y a trois ans, le Gouvernement togolais décidait et exécutait, sans concertation avec les acteurs, l’élargissement du Port Autonome de Lomé, qui accueille principalement des containers de véhicules d’occasion en provenance de Belgique, d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie, sur 450 mètres. Cet espace était jusque-là dédié aux activités de pêche artisanale.

Excédés par cette situation, et par les promesses non-tenues de construction d’un nouveau port de pêche, les pêcheurs et les femmes en ont gros sur le cœur contre une administration qu’ils estiment ne pas les écouter, ne pas prendre en compte leurs doléances. Personne ne vient leur dire quoi que ce soit, laissent-ils entendre. D’ailleurs, la plupart des pêcheurs et des femmes exerçant au port de pêche de Lomé ignorent qui est le Directeur des Pêches. Bien que ce soit la même personne qui occupe le poste depuis la création de cette direction en 2012.

Photo : Inoussa Maïga

Dans l’après-midi du vendredi 30 octobre 2015, nous tenons une séance d’échanges avec les acteurs de la pêche artisanale au port de pêche de Lomé. Une rencontre à laquelle a été convié le Directeur des Pêches et de l’Aquaculture, le Dr Christian Domtani Ali. Bien qu’il ait confirmé sa présence juste quelques heures avant la rencontre, il ne viendra finalement pas. Nous tentons vainement de le joindre au téléphone. « On était sûr qu’il n’allait pas venir. Ces gens-là ne mettent jamais les pieds ici », dit une voix dans la foule.

Derrière des regards las et des mines défaites, monte une colère insaisissable et profonde. Les femmes se lâchent en premier et égrènent une longue série de contraintes. « Vous avez constaté que notre espace est tellement restreint avec la construction du troisième quai du port autonome  qui a pris une bonne partie du port de pêche. Nos pirogues sont coincées les unes aux autres et cela cause d’énormes dégâts. Quand il y a des vagues, cela détruit nos pirogues qui se heurtent entre elles. Vous voyez aussi que l’état des lieux n’est pas convenable, il n’y a pas d’hygiène dans ces lieux », déclare Bénissa Alberta, une mareyeuse.

Le nettoyage du port de pêche est confié à un prestataire privé par l’Etat. Mais depuis plusieurs semaines, les caniveaux sont bouchés rendant impossible l’évacuation des eaux usées qui stagnent sur la terrasse en béton. L’odeur est insoutenable.

Vero Avouleté est aussi mareyeuse. Prenant la parole, elle déplore surtout la cherté des intrants de pêche au Togo. « Les filets sont très chers, le carburant aussi. Les moteurs hors-bord, ça, on n’en trouve presque pas. Il y a qu’une société qui vend les moteurs au Togo, cela fait que le prix est très élevé. Nous sommes obligés d’aller vers les institutions financières pour pouvoir avoir des crédits. Mais à cause des méventes de poisson, nous sommes tout le temps endettées. Pendant ce temps, tous les programmes de l’Etat sont consacrés au secteur de l’agriculture. La pêche est complètement délaissée au Togo », détaille la mareyeuse visiblement en colère.

Photo: Inoussa Maïga

Evi Koffi, un patron pêcheur, dénonce la réduction des zones de pêche à cause de la prolifération des navires commerciaux. « Avant il n’y avait pas beaucoup de bateaux en mer. Maintenant vous allez constater que ces grands bateaux sont tellement nombreux que tout le temps on nous empêche d’aller pêcher dans certains endroits. Comme quoi nous ne devons pas causer l’insécurité au niveau de ces bateaux. Cela fait que la zone de pêche est tellement réduite », explique-t-il. Sa pirogue a été détruite à la suite d’une collision avec un de ces navires commerciaux. « Ça fait 6 mois que ma pirogue a été endommagée, mais depuis je n’ai plus d’outil de travail parce qu’il n’y a personne à qui m’adresser pour qu’on règle mon problème. Aussi les matériels, les engins de pêche coûtent chers au Togo, pour avoir tout le matériel nécessaire il faut débourser plusieurs millions de francs », explique-t-il.

Présent dans la foule, très discret, Ahoedo Kossi, chef de la section promotion des pêches à la Direction des Pêches et de l’Aquaculture, reconnaît que la situation du port de pêche pose un sérieux problème. « Mais on n’est pas resté les bras croisés. C’est pour ça que le gouvernement a demandé l’appui de la coopération japonaise pour construire un nouveau port de pêche. C’est à environ un kilomètre d’ici. Ça sera un port bien mieux aménagé que le port actuel. On est à l’étape de l’étude de faisabilité du projet. Tout ce qu’on leur demande c’est de patienter, on ne peut pas faire autrement », nous dit-il en toute discrétion. Il compte sur nous pour transmettre le message aux pêcheurs !

Au même moment, Emmanuel Gkapo, pêcheur à la ligne et propriétaire de sept pirogues, nous sollicite pour transmettre sa doléance aux autorités de son pays. Il dit : « Je demande que vous portiez nos préoccupations auprès de nos autorités. La manière dont ils ont réduit le port de pêche, les travaux annoncés pour la construction du nouveau port de pêche que cela se concrétise dans un bref délai pour notre sécurité, les pirogues et pour le meilleur rendement des activités ». Sa démarche traduit à la fois le niveau de désespoir des pêcheurs artisans, le manque de dialogue avec l’administration, mais aussi le manque de confiance des pêcheurs vis-à-vis des responsables de leurs organisations.

Inoussa Maïga

@MaigaInou

Photos : Inoussa Maïga

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