Nigéria : Une communauté de pêche artisanale dans la tourmente

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Il y a six mois, lorsque Pauline Venfonde a perdu son mari, ses attentes étaient que ses deux enfants seraient une consolation. Elle se disait que le stand de transformation de poisson qu’avait laissé son mari lui permettrait au moins de subvenir aux besoins de sa famille, mais elle avait tort. Le 10 novembre 2016, des hommes soupçonnés d’être des représentants du gouvernement de l’Etat de Lagos ont fait un raid dans la communauté et ont mis feu à sa maison et celles des autres résidents dans la communauté ; scellant son espoir et ceux de beaucoup d’autres, qui vivent de la pêche artisanale dans la communauté riveraine Otodo Gbame.

Otodo Gbame est une communauté riveraine de la ville de Lekki dans l’Etat de Lagos au Sud-Ouest du Nigeria. Les hommes d’Otodo Gbame sont connus pour la pêche à petite échelle et les femmes gagnent des revenus en fumant du poisson. La pêche est l’activité symbole de de l’unité dans la communauté, sans distinction de l’âge, de l’ethnie ou de la religion. Et c’était ainsi jusqu’à ce jour fatidique de novembre, lorsque le gouvernement de l’Etat de Lagos l’a attaqué et l’a dépouillé de son allure de pêche.

Pauline est une des nombreuses femmes qui fument les poissons à Otodo Gbame. Pendant que son mari entreprenait des activités de pêche, Pauline fumait les poissons et les vendait sur plusieurs marchés à Lagos. Mais Pauline est dans l’agonie, non pas sur la base de l’épuisement des ressources halieutiques, mais sur l’ordre du gouvernement de l’Etat de Lagos. On dit que le gouvernement de l’État a donné un ordre de déguerpissement aux résidants d’Otodo Gbame.

« L’avis d’expulsion a rendu la vie difficile pour moi et ma famille. Nous dépendons de la pêche pour survivre et pour envoyer nos deux enfants à l’école, mais avec ce déguerpissement, il n’est plus possible de survivre et nous ne savons pas où aller. La pêche représente toute notre vie », dit Pauline.

Fieriety Fagben, vendeuse de poisson, reconnait que la pêche était un moyen de satisfaire les besoins financiers de nombreuses familles dans la communauté. « Chaque jour, chaque pirogue revient avec une moyenne de 80 poissons par jour, qui est vendu pour environ N4.000 », a déclaré Fagben.

« Je suis en partenariat avec mon amie Alice Avanda et nous fumons environ 300 poissons par jour et notre bénéfice peut aller jusqu’à N8.000 par jour, selon la quantité de poisson que nous fumons ».

Fieriety Fagben a réussi tant bien que mal de relancer son activité de fumage de poisson après l'attaque

Fieriety Fagben a réussi tant bien que mal de relancer son activité de fumage de poisson après l’attaque

Le raid sur Otodo Gbame a contribué à rendre la pêche peu attrayante. Abel Akando, un autre pêcheur dans la communauté a dit que la pêche est devenue une activité instable pour lui et pour d’autres pêcheurs. « Chaque semaine, j’achète 20 litres d’essence à N3000 pour faire fonctionner mon bateau, puisque vous ne savez pas le jour où vous aurez de la chance », a-t-il déclaré.

La situation est encore plus compliquée pour Akando dont les filets de pêche ont été ravagés par le feu lors du raid sur la communauté riveraine. « J’ai besoin d’environ N66.000 (US$ 216) pour acheter un autre filet. Je pêche maintenant avec d’autres pêcheurs afin de nourrir ma famille, mais tout a changé », a déploré Akando.

Akando a révélé que depuis le raid sur la communauté, il est devenu difficile de faire N1.500 de recette après une journée de pêche. « Dans notre communauté, il y a une atmosphère de peur que nos familles puissent être attaquées, ce qui nous a rendu plus prudents en allant à la pêche. Ces jours-ci, je capture à peine 20 poissons quand je vais à la pêche », a-t-il ajouté.

Même les résidents d’Otodo Gbame qui ne sont pas dans la pêche artisanale déplorent l’impact du raid sur leurs activités. Ils ont souligné qu’ils n’obtenaient plus d’emplois pour réparer les filets et autres accessoires de pêche. Elizabeth Odon explique aussi que ses parents ne sont pas dans la pêche mais ce sont les artisans qui comptent sur les pêcheurs pour avoir du travail.

« Mon père répare les filets de pêche et les accessoires de pêche, mais les choses sont difficiles maintenant, parce que les pêcheurs n’apportent pas d’emplois. Le raid sur la communauté affecte toute la chaîne qui dépend de la pêche ».

Cependant, Steve Ayorinde, commissaire d’information de l’Etat de Lagos a soutenu que l’incident de feu est venu de la confrontation ethnique entre les Eguns et les résidants Yoruba dans la communauté. Il a nié toute implication du gouvernement de l’État dans cet incendie.

Les habitants d’Otodo Gbame insistent sur le fait que les voyous qui ont attaqué la communauté étaient des « hommes de tenus ». Inzu Celestine, un résident et jeune leader de la communauté a déclaré que des hommes armés soupçonnés d’être des voyous aidés par la police ont envahi la communauté, et ont tout incendié dans le but de contraindre les pêcheurs à déguerpir.

Le raid sur Otodo Gbame a mis la vie de plus de 30.000 personnes en danger, dont la survie dépend largement de la pêche artisanale. Le cas des pêcheurs d’Otodo Gbame est l’un des nombreux défis auxquels la pêche artisanale est confrontée dans de nombreux pays africains.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a élaboré des Directives volontaires pour la pêche artisanale qui tiennent compte du rôle clé de la pêche artisanale dans la « sécurité alimentaire et l’élimination de la pauvreté », mais les lignes directrices restent à mettre en œuvre dans certains pays africains. Les tentatives visant à confirmer la domiciliation de cette directive au Nigéria n’ont pas été couronnées de succès.

Toutefois, on espère que les gouvernements africains devraient commencer à reconnaitre le rôle primordial de la pêche artisanale dans la chaîne alimentaire.

Article par Kingsley Uyojo,…

Par Kingsley Uyojo, un journaliste indépendant qui collabore régulièrement avec le groupe de presse nigérian “The Guardian Newspapers Limited” qui édite le journal “The Guardian”.

Traduction : Nawsheen Hosenally (Twitter : @nawsheenh)

 

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